Comment le monde va-t-il évoluer ? Et quelle est la place de l’art, et la place du marché de l’art dans ce monde nécessairement nouveau ? En d’autres termes, comment vont évoluer mes différents métiers ? Du graphisme à l’art contemporain, en passant par le design, je sens que se joue, en ce moment même, une sourde mutation, qu’il faut comprendre et intégrer.
Comment, par exemple, la question du web 2.0 va-t-elle interférer avec la production de l’oeuvre d’art ? Pour ce qui concerne le net-art, des expériences sont déjà menées, d’œuvres participatives où l’utilisateur produit et crée en même temps qu’il “utilise” l’art. Mais pour l’art qui ne se diffuse pas sur le net, ces évolutions ne manqueront pas d’avoir, malgré tout, des implications… Et je suis curieuse de savoir comment réagiront les publics à une œuvre statique quand on ne leur propose partout que des œuvres dont, parait-il, ils peuvent se faire l’auteur…
Reste-t-il, quelque part, encore, un peu du plaisir de se laisser entrainer dans l’univers d’un auteur comme dans un cocon moelleux, sans chercher à toute force à laisser sa trace, sa marque, le signe de son passage, son graffiti ? Je suis persuadée, qu’il est absolument nécessaire de produire de l’équilibre entre ces deux formes d’expression et des passerelles entre elles, en multipliant les canaux de diffusion et en faisant communiquer les formes contemplatives et les formes participatives dans des scénographies sans fioritures et sans gloriole.
Et comment les artistes vont-ils vivre de leur art désormais ? Là aussi des mutations profondes se font jour. On voit que le système des subventions et des commandes est un étouffoir à liberté et un nid de reseautage où, pour bénéficier d’une aide, il faut accepter le jeu d’un tout administratif. On voit que parallèlement, les galeries produisent et usent de l’artiste comme d’une machine à générer du spéculatif. On sait aussi que de plus en plus, les artistes se font commerçants, entrepreneurs, se servent et jouent du marché, soit qu’ils s’en servent pour créer leur entreprise, soit qu’ils en fassent le sujet de leur œuvre ET qu’ils s’en servent pour créer ce qui leur permet de vivre de leur art. On voit que parallèlement, partout, en collectif ou individuellement, les artistes recréent de vieux systèmes assez semblables à la coopérative pour se permettre les uns les autres de produire et de diffuser, rejouant en plus petit, la scène de la mini-structure entrepreneuriale. Partout et sans cesse, les artistes tentent d’accéder, d’acquérir l’autonomie de production, l’autonomie de diffusion.
Dans ce processus, Internet joue un rôle crucial. Il est le noyau central d’une liberté d’expression absolue. Mais aussi le lieu d’une gratuité qui assèche les artistes. En un sens, la diffusion y est assurée, mais la production y est mise en péril. Produire une ouvre qu’on ne pourra pas vendre, n’est plus possible qu’avec des fonds propres et la diffusion n’est possible que derrière l’écran. Pas moyen donc, d’échapper au système. Pour l’instant, pour l’artiste en tout cas, Internet n’est pas encore une véritable alternative et n’apporte pas la garantie d’en devenir une. Pour produire, l’argent, nerf de la guerre, reste à trouver. S’il ne se trouve ni sous les sabots d’un cheval, ni dans le portefeuille de l’artiste, il fait aller le chercher dans les institutions qui le détiennent et jouer le jeu du réseau de connaissances, le maillage des privilèges.
Il y a quelque part un modèle économique qui se dessine pour les artistes comme peut-être pour les artisans. Mais ce modèle en gestation tarde à paraître.

Cruciale question que tu poses là. J’en pose une moi aussi : à part le compositeur débutant qui se fait la main, qui aurait l’idée, si ce type d’interactivité était possible, de modifier, pour le “co-créer” un morceau de Bach ? De même pour un livre de Kafka, un film d’Hitchcock, un tableau de Picasso, une sculpture de Giacometti, un bâtiment du Corbusier…
Si on m’en donnait les moyens, je me garderais bien de m’en servir.
C’est le point de vue d’un artiste (écrivain) qui est aussi consommateur d’art.
L’interactivité a beau coup de vertus (pour le jeu, pour l’expression publique) mais, artistiquement parlant, je la considère au mieux comme un leurre, au pire comme une arnaque, car on fait croire à l’ « interacteur » qu’il est lui aussi capable de créer, afin qu’il ait une bonne image de lui-même et de lui soutirer quelque chose, c’est à dire – in fine – de l’argent.