Maritime… Ondulante, en marée, en reflux, en ressac… Je puis bien poursuivre la métaphore et la filer encore un peu. Je ne me suis jamais sentie autant une ile. Un peu déserte… Sableuse, blanche de soleil, au bord, très au bord de l’eau. Très au bord…
C’est que le monde est si mouvant… On ne peut pas dire pourtant que je mène une vie dissolue. Je suis calme. En apparence, il ne se passe rien. Pas de débordements, pas d’éclats, pas de grande histoire, ni non plus de grande rupture, pas d’enjeu insurmontable, ni de défi par trop aventureux, pas d’angoisse, ni de grands émois, pas de grosse colère, ni d’hystérie, pas de grands chagrins, ni de larmes, pas de mélancolie. Rien de trop froid, ni de trop chaud, rien de tiède non plus… En apparence, il ne se passe rien.
Mais les vrais émois sont sans vagues, ils sont à l’image des marées tranquilles. Le flux est invisible et résolu. Je sens bien moi que tout change, que je deviens une autre. Une nouvelle. Une prolongée. Je deviens sinon sure, du moins un plus assurée. Je sais que se construit ce qui vient. La certitude c’est qu’il n’est pas besoin de définir la forme. Ce que je deviens est sans dessin.
Dans mon travail se dessinent des strates. J’ai longtemps cru qu’il fallait à toute force faire coincider tous les univers dans lesquels je navigue ; Mais je commence à comprendre que ma cartographie est un peu plus compliquée que cela. Entre latitudes et longitudes, les points de repères sont plus nombreux qu’il n’y parait. Quelqu’un, il n’y a pas très longtemps a demandé pourquoi mon univers était si sombre. Je réponds que ce qui nous entoure est sous cloche. Le ciel y pèse comme un couvercle. On me croit alors engluée dans le mal de vivre, quand il n’y a là que lucidité et conscience. Mais je suis aussi capable d’être - et c’est le plus souvent - gaie, enjouée et résolument positive. Mon travail s’en fait peu l’écho ; C’est que mon propre bonheur n’est pas du ressort du travail, il est du ressort de la vie, du quotidien, il n’a pas besoin de mise en scène, il tient de l’intime, voire du secret et de l’énigme.
Marguerite Yourcenar disait “il faut entrer dans la mort les yeux ouverts” et elle savait que ce moment là, on le vit toute sa vie, puisqu’on ne cesse de s’en rapprocher. La mort n’est pas un moment, c’est un processus. Ce n’est ni gai, ni triste, pas la peine de danser sur les tombes et de courir les cimetières, pas besoin de lyrisme ni de grandiloquence, c’est factuel : un trajet et une issue. L’issue est connue. Le voyage est objet de curiosité. Mais on ne peut pas faire l’économie d’une certaine prudence. Trop de chausse-trappes. La lucidité c’est un minimum qu’on se doit à soi-même.
Mais récemment, alors que j’étais occupée de cette pensée justement, assise à la terrasse d’un café, au soleil, je me suis prise à penser que je me fourvoyais peut-être. Je me crois lucide quand je pressens la catastrophe. Mais ne le suis-je pas aussi, ou tout autant, et peut-être davantage, quand, occupée de mon seul nombril et des quelques mètres qui l’entourent je ressens fortement la plénitude de vivre ? Cette pensée là, est comme un fil trop fin ; Dès que je la tiens, elle casse. Le pessimisme qui me vient recouvre ce moment fugace. Je me dis cependant que si je veux travailler honnêtement, il faut laisser à ces moments fugitifs le moyen de s’exprimer dans mon travail. Un peu d’air frais…
Je le tente parfois quand j’introduis dans une série, une image qui se décale très légèrement. Souvent entendue comme incohérente, elle est pourtant pièce maitresse et pièce nécessaire. Elle vient dire que je ne perçois pas le monde comme l’immonde cloaque qu’il est… Et il me faut lutter pour maintenir cet élément essentiel mais incompris.





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