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Proche et Lointain / Near and Far

Le projet a avancé d’un coup d’un seul entre avant-hier et hier. Une première maquette à l’échelle 1:1 a été réalisée et ma foi, même s’il reste des défauts, l’ensemble a plutôt belle mine. Je ne suis pas fixée sur le nombre d’exemplaire ni sur le mode de diffusion…

adjoindre…

A quel moment décide-t-on qu’une image ou qu’un couple d’image, ou qu’un couple texte/image fonctionne ?

Je crois que ça se passe au moment où l’on ressent quelque chose de l’ordre de la plénitude quand on les contemple… Oui de la plénitude, un sentiment de satisfaction mêlé de sérénité. Personnellement, ça ne m’arrive jamais qu’après un long travail de machouillage, de mastication, de déglutition. Il faut que je vois les images, que je les dévore des yeux, longtemps, très longtemps. Parfois, une parmi d’autres a eu un caractère d’évidence, tout de suite, j’ai su que je l’aimais - vraiment - pour des tas de raisons où entrent rarement la raison et le calcul… Pour autant, tout le travail reste à faire, car cette image seule ne me satisfera jamais autant que lorsque je lui aurait trouvé son complément… sa moitié en quelque sorte. Une autre image qui viendra mettre les points sur mes i. Un texte (mais cela s’avère de plus en plus dur et je ne sais pas pourquoi) qui vient raconter une autre histoire que ce que l’on voit, mais qui, là encore, vient poser une définition sur un mot qui n’a pas été prononcé.

J’ai l’impression que je n’ai jamais fait que cela : des images pour reconstruire une unité défaite…

Jardin(s)

muret-©-agnes-cappadoro

Plongée que je suis dans l’étude du paysage, je ne peux manquer de me questionner sur mes paysages, mes jardins, mon milieu…
J’en vois plusieurs, fondateurs, et qui composent le décor de nombreuses reveries. Dans certains d’entre eux, j’ai vécu ou je suis allée, dans d’autres je n’ai jamais mis les pieds.

Ainsi de l’ile déserte que je convoque pour m’endormir et où j’ai tour à tour appris à faire du feu, construit une cabane, édifié un jardin-potager [moi qui ne connais que les carottes et les salades, ne sait pas la forme d'une asperge à l'état naturel et m'étonne de ce que les artichauts poussent en hauteur... comme des fleurs...]. Mais il y a aussi la grande cour déserte du collège où nous habitions et son forum en béton, curiosité architecturale que je n’ai jamais retrouvé dans aucun autre établissement de l’éducation nationale, le jardinet plus étroit que le mouchoir d’un oncle anglais où mon grand-père et avant lui papy Corette ont réussi l’exploit de faire pousser des choses étranges et délicieusement comestibles, comme cet anis-citronelle, ce thym ou ce laurier que ma grand-mère m’envoyait cueillir, avec d’infinies précautions, après que j’eus, pensant bien faire, arracher une menthe dure à prendre et que j’avais prise pour de la mauvaise herbe. Ce jardin qu’aujourd’hui je regarde avec une infinie tristesse et pour la première fois de ma vie, de la nostalgie… Et puis, la grande maison d’un ami de mon père où j’ai appris à domestiquer ma peur de la nature, et où après des débuts hésitants, j’ai fait de longues promenade, seule, passant d’un vallon à un autre, marchant en plein soleil, scrutant les buses dans les sous-bois qui prenaient leur envol à quelques pas de moi, d’un coup d’un seul, me laissant émerveillée de l’envergure de leurs ailes. J’allais ensuite au fond du vallon, tremper mes pieds dans le ruisseau et parfois même laver du linge dans le lavoir, quand l’eau du puit venait à manquer car il n’y avait pas encore l’eau municipale.

Il y a bien sur, ce jardin adulte que je contemple en ce moment même et où j’expérimente la responsabilité des plantes, le soin que l’on met à les choisir, à les planter, et ces tours vespéraux où le moindre brin d’herbe est ausculté, où le moindre bouton de fleurs sur le point d’éclore fait l’événement de la journée. Il y a encore ces lieux sans soins, terrains vagues, friches industrielles, abords de l’autoroute où je vais faire les photos d’Espace Sociable et que j’ai appris à regarder comme des tableaux, composant, cadrant et recadrant sans cesse, traquant dans le coloris des nuages et leur rapport au sol quelque chose de ce que je sens être la véritable nature de mon milieu.

Ré[Dés]orientation

Nouvelles perspectives. Nouvelles lectures. Nouveaux points d’entrées. Pluriel des possibles.

Sur les conseils d’Andrée-Anne Dupuis-Bourret, j’ai lu [dévoré] “L’invention du paysage” d’Anne Cauquelin et fait l’acquisition de plusieurs autres ouvrages dont “Médiance” d’Augustin Berque. Sentant qu’avec Oniropolis et Espace Sociable je tenais quelque chose de véritablement raisonnant en moi, je m’accroche depuis des années à ces deux projets, tantot bercée par un lent ressac, tantot malmenée par une tempête sous un crane ; avec ces lectures et ce point d’ancrage nommé paysage, je me rend compte que je trouve une vraie porte et qu’elle était sous mon nez depuis bien longtemps sans que le cadre ne laisse percevoir la porte. J’étais tellement sur le seuil que je ne voyais pas l’ouverture ! Le pli était si repassé que je ne voyais plus les épaisseurs à déplier.

Anne Cauquelin s’applique à traquer l’origine de son paysage fondateur et encadre son ouvrage d’un texte présentant un rêve que sa mère lui a raconté et dans lequel elle décrivait un paysage. Paysage qui a fini par faire partie intégrante de l’imaginaire d’Anne Cauquelin. Je cherche depuis ce qui fait ma culture du paysage…

Je me rend compte que mon gout pour le paysage me porte vers des paysages limitrophes (liminaires dirait Isabelle Hayeur), nés dans la banlieue, plein des scories que le gout classique rejette, terrains vagues, traces humaines plus proches de la griffures que du soin. Je n’ai de gout que pour le paysage en instance de métamorphose, en processus de métamorphose ; chantier, grues, gravats, porte donnant sur l’absence, restes de murs dégarnis et même dans les espaces où la main de l’homme se fait la plus douce et la plus soigneuse, ce sont les empreintes un peu désordonnées et malveillantes que je repère - immanquablement. Pas même pour les dénoncer. J’en ai le gout malsain. Je n’ai, au Portugal, eu de plaisir qu’à photographié les chantiers - qui y sont nombreux - au grand dam de mes hotes qui s’étonnaient de mon [mauvais] gout. Mais je crois que je force le trait…

Un peu plus tard, toujours conseillée par Andrée-Anne, je découvre Augustin Berque et lit “Médiance”. Les concepts y sont plus ardus et je dois me familiariser avec tous ces néologismes, mais très vite j’entre dans le texte et c’est tout à fait passionnant… Je reste circonspecte quant à la fin de l’ouvrage qui détermine quelques axes pour une médiance en pratique ; sur le modèle du jardin japonais ou plus exactement, sur un modèle de paysagiste japonais ; un axe qui joue de la balance entre respect du milieu et de celui qui le pratique. Sur le principe, on ne peut être que d’accord, ça ne souffre pas même la critique, mais ça laisse en suspens la question de la jachère et j’aimerais bien savoir ce qu’il en dit…

à suivre donc…

mouvance, errance… stases.

cahier de travail - agnes cappadoro © 2009

cahier de travail - agnes cappadoro © 2009

En relisant mes notes de travail des deux dernières années, je me rend compte que, bien qu’ayant de la suite dans les idées, je n’avance pas autant que je le souhaiterais. La nécessité de travailler en tant que graphiste met un frein à mes autres activités. On dit toujours que surabondance de biens ne nuit pas, mais surabondance d’idées et de projets, si. Je tourne autour des choses sans avoir le temps de m’y consacrer pleinement. C’est assez satisfaisant de voir qu’après deux ans j’ai toujours le même désir et les mêmes idées, c’est agréable de voir qu’elles évoluent et s’enrichissent, mais c’est frustrant de voir aussi que des choses simples à faire ne voient pas le jour parce que je me suis interrompue dans le processus. Je pense à Espace Sociable ou à Oniropolis et surtout à ensilence et à ce projet sans nom qui ne cesse de se mouvoir comme un gros mammifère marin sans jamais trouver réellement ni sa forme ni son fond…

Évidemment, c’est un cheminement… Se crisper sur le temps qui passe ne fera pas avancer la cause. Au contraire, c’est le lacher prise et une ferme et secrète détermination qui feront le travail… N’empêche… Ce parcours sans boussole, c’est épuisant. Ces arrêts fréquents sur le chemin, c’est usant… Je voudrais voir le travail se faire avec la fluidité que la disponibilité rend possible. Je voudrais laisser le flux prendre son rythme, sans avoir à lui imposer ces stases intempestives…